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Des nouvelles…


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Concours n°7 - Conte à Rebours



Le thème de la septième épreuve du genre, intitulée "Conte à Rebours", était le détournement : Il s'agissait, partant de l'idée de base des contes de notre enfance, d'écrire une nouvelle à connotation "policière" en reprenant la trame et en la détournant. Après délibération, seuls quatre des contes parmi les plus connus restaient au programme : Le Petit Chaperon Rouge, Alice au Pays des Merveilles, Peter Pan et Le Petit Poucet.


Sophie - La Maison du Bonheur



Tout nu dans le grand lit, le petit Georges était songeur.
Et si, finalement, l'ogre avait une fringale imprévue au milieu de la nuit ?
Il ronflait, certes, comme un sonneur. Comparaison bien banale, mais le petit Georges n'était pas encore ce qu'il serait plus tard. Il avait encore droit aux lieux communs, à son âge.

L'ogre donc, pensa-t-il en se retournant vivement, l'ogre....
L'ogre viendrait dans le noir. Donc, il ne verrait rien. Evidemment. Donc, il allait devoir tâter. Il y avait là matière à tricherie.
Le petit Georges était malin.
Prestement, il se mit debout dans le lit, enjamba ses frères et sauta à terre dans un élan aussi joyeux que s'il partait pêcher la truite avec son renégat de père.
Dans le lit d'en face, gargouillaient les sept maigrichonnes. Pas les filles de leur père pour deux sous. Le plan allait-il fonctionner, à la réflexion ? Petit Georges avait oublié un détail : la maigreur des sauterelles. L'ogre s'apercevrait bien qu'il croquait du bois au lieu de la moelle...

Mais il fallait tenter le coup quand même. Ou décamper illico.

Petit Georges, très très délicatement, retira les couronnes des têtes des sept filles de l'ogre, et les disposa sur les têtes de ses frères et la sienne.

Quelques soupirs, un ou deux gémissements, puis plus rien.
Petit Georges, satisfait, se recoucha bien vite, il commençait à faire froid les fesses à l'air hors du lit.

***

Chkrountch chkrountch glurps, lap, lap, pchhh, crok crok, hnghng

L'ogre se léchait les babines. Et un bras par-ci, une jambe par là, un petit cou bien tendre, un œil qui jute sous la dent. Il avait eu bien raison de ne pas attendre pour les partager avec ses comparses lors du festin du lendemain.
D'ailleurs, ils étaient bien trop petits pour être partagés.
Ca aurait été comme partager une cuisse de grenouille entre rhinocéros.

Ces pensées sommaires ayant fugitivement traversé le cerveau de l'ogre, il se remit à gloutonner. Sa langue pétillait de délice, eut-il mignonné Madame un jour de lune généreuse, qu'il n'aurait pu être aussi comblé.

Mais le bonheur fut interrompu brusquement par un cri.
Une de ses filles, car vous l'aviez compris c'était bien ses filles que l'ogre était en train de manger, se mit à hurler : « Paaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaapaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!! »
« Chquoi ? Chquichepache ? » sursauta l'ogre.
« Papa !!!! Pourquoi t'es dans la chambre ? Pourquoi le lit est tout mouillé ? »

L'ogre mugit dans le fouillis de tripes qui emplissait sa bouche.
Il ne comprenait pas.

La fillette se remit à crier, cette fois elle appela « Mamannnnnnnn ! ».

Puis le silence. Et une galopade effrénée, un grincement de porte. Lumière en pleine poire sanguinolente.

« Doux Jésus ! »
L'ogresse était si bouleversée qu'elle blasphémait.
Un bien triste tableau s'offrait à elle.
De ses sept petites merveilles, il n'en restait plus que trois vivantes. L'ogre avait été plus rapide à dévorer que l'aînée à réagir.

Par la fenêtre ouverte, la famille médusée vit disparaître le derrière blanc de Petit Georges.

***

Cachés dans un buisson à quelques mètres de la maison, les sept garçons reprirent leur souffle. Puis ils s'habillèrent sommairement, avec les vêtements qu'ils avaient eu le temps d'attraper avant de fuir.

— Il faut qu'on parte très loin. Il va sortir et il va nous trouver, dit Stan, le plus âgé, le plus raisonnable de la bande.
— Pas question, répondit Petit Georges. On va attendre pour voir ce qui se passe.
— Mais pourquoi faire ? lança Sébastien. Stan a raison. Il va sortir et...
— Non. Je suis sur que non, coupa Petit Georges.
— Et comment tu sais ça, monsieur je sais tout ? C'est pas parce que tu nous as réveillés à temps que t'as le droit de décider ce qu'on doit faire. Ton idée elle est complètement débile.
Celui qui venait de s'exprimer ainsi se nommait Frédéric. Mais on l'appelait plus volontiers Bébert, allez savoir pourquoi.

— Bébert tais-toi. T'es juste bon à causer, tu sais rien faire d'autre, lâcha JP. Moi je suis d'accord avec p'tit jo. Il a toujours des bonnes idées.
— Ouais. C'est ça. Des bonnes idées qui vont nous faire manger par une saloperie d'ogre. Moi je dis qu'on doit se barrer, tout de suite, trancha péremptoirement Stan. Et puis de toute façon, je suis le plus vieux, c'est moi qui décide. Je sais mieux ce qu'il faut faire que vous.

Pendant ces discussions, Jean et Léo, les deux seuls qui n'avaient pas encore ouvert la bouche, étaient repartis vers la maison. Ils approchaient de la fenêtre par où ils avaient pris la fuite quelques instants plus tôt lorsque leurs frères se rendirent compte de leur disparition.

C'était les deux plus petits, et donc les deux moins trouillards. Une seule chose les intéressait, c'était de revoir le lit tout rouge avec des bouts blancs et marrons dégoutants. Ils n'avaient pas eu le loisir de graver la scène dans leur mémoire, poussés comme ils l'étaient pas un Petit Georges tyrannique.
La mort ne représentait rien pour eux, par contre ils avaient les sens aiguisés et le rouge, ça oui alors ça leur plaisait.

Mais alors qu'ils arrivaient à quelques pas de la fenêtre, celle-ci s'orna d'un élément insolite. C'était l'ogre qui, molesté par sa furie de femme bafouée par la gourmandise d'un grand benêt, avait atterri sur le rebord à plat ventre, moitié-dehors, moitié-dedans.
Sonné, l'ogre resta immobile quelques secondes, puis il se mit à remuer des battoirs en grognant comme un chien pris en faute.
Il se redressa brutalement, ses yeux fixèrent la nuit devant lui, mais heureusement ne virent pas les deux petits bonshommes arrêtés à quelques pas.
Puis il se retourna et se rua à travers la pièce pour venger l'affront. Mais l'ogresse fut plus rapide, elle s'écarta vivement et, d'un croche-pieds, projeta l'ogre à terre.

Curieusement, les deux monstrueux époux, en découvrant leur progéniture à demi détruite, ne s'étaient pas retournés contre les sept garçons. Il s'affrontaient l'un l'autre, se rejetant la faute de la tuerie, et par là-même mettant au jour toutes leurs dissensions soigneusement tues depuis des années.

A l'extérieur, Jean et Léo avaient été rejoints par leurs frères, venus les chercher pour les ramener en lieu sûr. Mais, oubliant bien vite leur mission protectrice, les cinq ainés avaient été happés par le spectacle tonitruant de la scène de ménage.
Accoudés à la fenêtre, les sept garçons virent l'ogresse relever son bon à rien de mari d'un revers de poignet, maîtresse femme. Elle lui martela la figure de coups de poings, tout en sifflant et crachant comme une Pythie en transe, jusqu'à ce que celui-ci s'affaisse à nouveau au sol. Et même alors, elle continua, les pieds remplaçant les poings.
« Fumier à cornes, répétait-elle entre ses dents. Babayaga de pacotille. Même pas de flair. Incapable de reconnaître l'odeur de ses propres filles. Chienard, tête de licorne poilue, Belzébuth pourri jusqu'au trognon. » Tout cela, entrecoupé de sons rauques, de « han » rageurs.

Déchu, anéanti, l'ogre gisait au sol comme une vieille larve desséchée.

L'ogresse releva soudain la tête, et au milieu des cheveux qui parsemaient son visage rougi par la haine, elle vit les sept spectateurs installés aux premières loges.
D'un pas incrédule, elle se dirigea vers eux, ne sachant pas encore si elle les étriperait un par un pour passer ses nerfs ou si elle les adopterait pour remplacer ses filles perdues.
Mais elle n'eut pas le temps de se décider, car au moment où elle enjambait l'ogre, celui-ci trouva un dernier regain d'énergie pour rouler en boule et la faucher sur place.

Elle s'affala sur lui, empêtrée dans un foutoir de bras et de jambes, la tignasse agrippée par les dernières forces du dévoreur infanticide, il tenait bon le vieux salaud, tendu dans la rage précédant l'extinction des feux.
Il tirait, griffait, frappait, mordait tout ce qui passait à sa portée. Des flots de sang jaillissaient du tas d'ogres, inondant le plancher, éclaboussant jusqu'aux mèches blondes des petites filles cachées sous le lit les mains sur les oreilles pour ne pas entendre les craquements sinistres des corps en délire.

Petit à petit, la lutte s'épuisa avec les derniers souffles des combattants.
L'ogre mourut le premier, écrabouillé par sa maîtresse femme. Elle ne fit pas long feu après lui, trop blessée et déchiquetée de partout, impossible de récupérer les morceaux, elle abandonna dans un grand soupir.

Les garçons à la fenêtre et les filles sous le lit n'en croyaient pas leurs yeux.
Après tant de déchaînement de haine, la fin avait été si rapide, improbable.

***

— Fred ! C'est toi qui va faire les courses aujourd'hui !
— Oh non !!!! Encore ! J'y suis déjà allé hier !!
— Mais non, pas toi Bébert, quelle andouille celui-là ! Fred, c'est Fred, toi c'est Bébert. J'ai dit Fred.
— Arrête de m'appeler Bébert ! J'ai déjà dit que je voulais plus qu'on m'appelle comme ça !
— Pff... Bon, Fred, oh oh ! Fred ! Faut descendre à la cave chercher du pognon dans la réserve de tes vieux, y'en a plus dans le tiroir. On a fait la liste, elle est sur le buffet.
Silence.
JP reprend :
— Freeeeeeeeeeeeeeeeeeeed ! Putain mais qu'est-ce qu'elle fout ? Encore en train d'écrire ses niaiseries en clopant comme une dingo. Fait chier cette fille. Freeed !! Ah te voilà, c'est pas trop tôt. C'est toi qui est de corvée de courses aujourd'hui, faut que t'y ailles, y'a plus de bière.

Fred regarde JP l'air furibard.
— T'fais chier ! J'en étais à la fin de mon roman, j'étais bien dans l'ambiance, t'as tout foutu en l'air.
— Je m'en fous. C'est naze ce que t'écris de toute façon, c'est des conneries de gamine, t'as rien compris à la fonction politique de la littérature.
— Pauvre mec. C'est vrai que toi t'écris toujours des trucs « engagés », laisse-moi rire. C'est de la politique de pacotille que tu fais, monsieur le révolutionnaire.

JP tourne les talons, dédaigneux. Il n'aime pas discuter avec Fred, elle lui renvoie toujours dans la tronche ses propres doutes. Fichue femelle.

Fred enfile ses bottes et son blouson, allume une cigarette, s'ébouriffe les cheveux devant la glace de l'entrée, pour ressembler encore plus à l'image qu'elle a d'un bon auteur de polar : la tronche désinvolte, l'air artiste.
Elle attrape la liste sur le buffet et sort.

A l'étage de la maison, Jean et Georges sont dans leur chambre, occupés à trouver les mots les plus justes pour décrire ce qu'ils voient devant eux. C'est des artisans Jean et Georges, tendance naturalistes. Ils écrivent comme ils vivent, le plus vrai possible.

Bébert s'installe dans le salon avec son portable, et rageusement commence à taper le début d'une nouvelle aventure de San Antonio. Il attaque d'emblée par une tirade enflammée de Béru, manière de se calmer les nerfs dans le flux des mots. Ca l'apaise, comme toujours. Béru est un exutoire parfait pour le petit bonhomme rabaissé par ses copiaules.

Léo, Stan, Sébastien et Stéphanie sont dehors à s'occuper du jardin. Ces quatre-là s'entendent à merveille. Loin des querelles de chapelles, ils passent volontiers du temps ensemble à triturer la terre et lézarder au soleil, avant de retourner chacun à leurs intrigues.

Ils sont si absorbés par leur tâche qu'ils ne sentent pas arriver le monstre.
Celui-ci s'approche lentement de Stéphanie, la plus proche. Elle se raidit brusquement en sentant un souffle dans sa nuque. Réminiscence de souvenirs atroces, impossibles à effacer. Elle entend les chuintements du sang qui coule, les craquements des os qui se brisent, tout revient dans un seul souffle. Très doucement, elle se retourne, elle ne veut pas y croire.
Mais le visage est bien là, horreur. Elle hurle, faisant se d'un même mouvement les trois garçons qui travaillent à côté.

Tous quatre restent pétrifiés, trop obnubilés par le visage pour réaliser que le monstre est bien trop petit pour être l'ogre revenu d'entre les morts.

La créature ouvre la bouche, et d'une voix caverneuse entame la phrase sordide :
« Ca sent la chair fraîche..... »

Mais la voix d'outre-tombe se brise sur la dernière syllabe, et se transforme en un rire cristallin.

Les quatre pétrifiés expirent un grand coup, puis en cœur :
« Brigitte ! Y'en a ras le bol de tes sales blagues ! »

La petite dernière de la maisonnée enlève son masque et chantonne, rigolarde :
« N'empêche, ça a marché..... Je vous ai bien fait flipper.... ».


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