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Des nouvelles…


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Concours n°7 - Conte à Rebours



Le thème de la septième épreuve du genre, intitulée "Conte à Rebours", était le détournement : Il s'agissait, partant de l'idée de base des contes de notre enfance, d'écrire une nouvelle à connotation "policière" en reprenant la trame et en la détournant. Après délibération, seuls quatre des contes parmi les plus connus restaient au programme : Le Petit Chaperon Rouge, Alice au Pays des Merveilles, Peter Pan et Le Petit Poucet.


Sophie - Alice Détective



La petite Alice, treize ans et beaucoup de rêves, écoutait sa sœur lui raconter une histoire en dodelinant de la tête.
Elle sentait l'endormissement la gagner, elle avait beau lutter pour ne pas vexer son aînée, rien à faire.
Peut-être la veille au soir aurait-elle dû éteindre la lumière comme le lui avait conseillé sa mère, au lieu de s'entêter à lire les cent dernières pages de son Ellroy, pour s'endormir ensuite bercée de fantasmes d'innocence trouble.

Elle allait sombrer tout à fait lorsqu'un mouvement étrange attira son regard.
Quelques mètres derrière sa grande sœur, ce qui ressemblait à un lapin, à cause des grandes oreilles, marchait en rond, suivant inlassablement un cercle invisible d'environ deux mètres de diamètre. Alice, intriguée, se redressa vivement. L'instant d'après, elle courait vers le lieu du drame.
Et sans réfléchir, elle emboîta le pas au lapin.
Celui-ci marmonnait une ritournelle lancinante : « Rrrrretard, je suis en retard », tout en sortant régulièrement une montre de sa poche pour la regarder, hocher la tête, puis la remettre à sa place.
Alice se dit que tourner en rond n'était sans doute pas la meilleure manière d'arriver à l'heure quelque part, ni même d'arriver quelque part, selon une logique irréfutable et néanmoins très relative. Mais elle garda cette subtile réflexion pour elle et continua de suivre le lapin.

Autour des deux circonvolants, la poussière se faisait plus dense, montant du sol en grappes serrées. Comme le lapin se mettait à accélérer, Alice fit de même, sans quoi elle aurait percuté dangereusement le frêle animal.
Et ce qui devait arriver, arriva. Sous les pas des marcheurs, une ornière se creusa, qui n'eut de cesse de s'approfondir jusqu'à ce que la croûte superficielle de terre cède, les projetant dans un abîme noir comme un égout de Los Angeles.

Ils tombent. Et tombent. Et tombent encore.

Paf. Ouille.
Merde, pardon, flute ! Le lapin ! Où est passé ce fichu lapin ?

Le lapin était parti vers de doux horizons, où l'on ne peut pas être en retard car il n'y a pas de montres. Et ce qu'il fit de la montre qu'il avait dans sa poche, dans un pays sans montres, l'histoire ne le dit pas.

Mais Alice. Que fit-elle ?
Elle tâtonna dans le noir, toujours aussi noir malgré les étincelles provoquées par son atterrissage douloureux. Les parois du trou étaient humides et froides, le sol durement spongieux, l'air irrespirable.
Alice se mit à creuser droit devant elle, espérant bien déboucher dans un endroit plus accueillant.
Et ô surprise. Le mur de terre qu'elle avait attaqué n'était qu'un leurre, une mince couche de terre qui s'enfonça lamentablement sous les assauts de la petite fille. Si bien que celle-ci fit une nouvelle chute, en avant cette fois-ci, pour se retrouver le nez dans un gazon au parfum de fraise.

Autour d'elle s'étendait une clairière, où trônait une table chargée de tasses, soucoupes et théières en tous genres. D'un même côté de la table, étaient assis trois drôles de personnages.
Il y avait un petit gnome portant un chapeau aussi grand que lui, un lièvre dressant fièrement ses grandes oreilles, et un loir mal installé car les loirs ne sont pas faits pour s'asseoir sur des chaises.
Tous trois regardaient fixement devant eux, ignorant la fumée s'exhalant de leurs tasses.

« Qu'ils sont bêtes. Leur thé va refroidir. » pensa Alice en s'approchant.
Puis elle s'assit en face d'eux.

Elle mit ses coudes sur la table, et posa sa tête dans ses mains, pour pouvoir les scruter confortablement.

C'est alors que le nain au grand chapeau piqua du nez dans sa tasse, éclaboussant ses deux comparses et Alice d'une gerbe de thé chaud.
« Pouah ! » dirent en cœur les trois arrosés.

Puis plus rien. Le chapeauté déchapeauté par sa chute ne se relevait pas.
Alice avança une main vers la nuque du mort, palpa, tritura, sonda, et dit triomphalement : « Il est mort ! »
A quoi le lièvre et le loir répondirent en même temps :
« C'était bien enfin la peine je vais pouvoir de lui servir dormir un thé tranquille, quel gâchis. »

« Il faut ouvrir une enquête, dit Alice.
— Ma chère enfant, permettez que je vous appelle ainsi et que je vous pose une question : en quoi cela vous concerne-t-il ? répondit le lièvre.
— Mon cher grandes oreilles, permettez que je vous appelle ainsi, ceci me concerne car je suis détective. Et sachez que toute mort dans une clairière autour d'une table aussi encombrée que la vôtre est hautement suspecte. »

En entendant ceci, le lièvre se mit à tousser d'indignation.
Ce qui n'empêcha pas Alice de se lever de sa chaise, pour fureter partout à la recherche d'indices. Elle fit quatre fois le tour de la table à quatre pattes, puis souleva la nappe, retourna les poches des suspects, réveilla le loir, chatouilla les oreilles du lièvre, pour finalement revenir s'asseoir et exposer ses conclusions.
D'une voix de stentor, elle énonça :
« Heure de la mort : il y a dix minutes. Cause de la mort : indigestion de thé brûlant. Suspects : deux, grandes oreilles et dort debout. Témoins : les mêmes. Arme du crime : une tasse. Mobile : jalousie. »

Le loir poussa un long cri aigu, dans lequel on discernait quelques syllabes. Après reconstitution, il s'avère qu'il dit : « Debout ? Dort debout ? Moi ? Mademoiselle la fille aux grandes jambes et petit nez, je dors TOUJOURS assis, ou couché. Debout ! Hérésie ! »

Le lièvre, lui, plissa le nez et retroussa les babines, puis cracha sur la table un morceau de gâteau qui était resté coincé entre ses dents.
Puis il dit posément :
« D'où sortez-vous cette histoire de jalousie, mademoiselle aux grands bras et petites déductions, si je puis me permettre ?
— C'est évident ! Absolument évident ! A cause du chapeau, répondit Alice.
— Le chapeau.....moui...le chapeau...Mais ! Non, voyons. Le chapeau. Quel chapeau d'abord ?
— Celui-ci ! dit Alice en brandissant sous le nez plissé du lièvre le chapeau tâché de thé.
— Ceci n'est pas une preuve. Il vous faut trouver des arguments convaincants, Mademoiselle.
— Pas question, de toute façon je ne discute pas de mes déductions avec les suspects. C'est contraire à la déontologie. »

Sur ces mots, Alice se plongea dans un long silence méditatif, d'où la tirèrent finalement les ronflements du loir.
Elle se leva à nouveau, et telle une maîtresse d'école surveillant ses élèves pendant la résolution d'une équation aux dérivées triplement partielles à quatre inconnues et Pi au dénominateur, elle se mit à marcher de long en large derrière les deux suspects.
Elle arrivait au terme de son raisonnement et s'apprêtait à en faire une démonstration brillante, lorsqu'un détail attira son regard.
Une lueur blanche émanait de la poche du cadavre. Prestement, elle tendit la main, et cueillit l'objet qui dépassait.
Puis s'écria : « Ca change tout ! », réveillant une énième fois le loir.

« Quoi quoi, qu'est-ce qu'il y a ? » demanda celui-ci haletant.
Pour ajouter d'un ton geignard : « Mademoiselle, ne pourriez-vous cesser de hurler ? C'est épuisant à la fin d'être toujours réveillé par vos déductions bruyantes. »

Alice l'ignora et cria : « Il s'est suicidé ! »
Silence consterné.
« Oui ! ajouta-t-elle. Il avait dans sa poche ce tube de somnifères, connus pour être parfaitement incompatibles avec le thé, sous peine de mort. Il ne pouvait pas l'ignorer, et de toute façon il n'avait aucune autre raison d'avoir des somnifères sur lui. Quand on a un chapeau pareil, on n'a pas besoin de dormir. Donc, il a pris des somnifères, bu du thé, et il est mort. »

Ayant dit ceci, Alice abattit le tube de somnifères sur la table, se congratula chaleureusement pour son talent de détective, et oublia la présence des ex-suspects pour ne penser qu'à sa carrière future.

Puis elle s'éloigna de la table, laissant derrière elle un cadavre et un loir perplexe.

Sur le visage du lièvre, un sourire carnassier se dessinait, alors qu'il tendait la main pour récupérer son tube de somnifères.


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