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Des nouvelles…


Textes librement déposés ou issus des concours de nouvelles organisés sur le forum du site.


Concours n°5 - Y'a Pas de Sot Métier



Le thème du cinquième "concours" de nouvelles, intitulé "Y a pas de Sot Métier", était défini comme suit :
Vous avez un métier, ou vous préférez l'imaginer, petit ou grand, valorisant ou non, qui vous pourrit la vie ou éclaire vos journées : faites en la matière première d'une nouvelle à tendance policière, décrivez-le, réglez ou rendez des comptes, à vous de voir !..
Et c'est la seule imposition du jour. Facile, non ?


Zorro (Paul Colize) - Freddy - Une Belle Journée de Printemps



De toute façon, je m'en fous.

Ce soir, j'arrête ce job de merde.
Pas que je me sois fait foutre à la porte.
Non.
Ce serait trop beau.
Aujourd'hui, c'est mon dernier jour.
Après trente deux années de bons offices.
Demain, c'est la vraie vie qui commence.
Le café-cigarette sans angoisse, la gazette des sports sans tension, les pronostics du tiercé sans fébrilité, l'apéro sans agitation, le casse-dalle sans excitation.
Et, l'après-midi, la pêche sur les bords de la Lesse.
Sans tous ces cons.
La vraie vie, quoi.

Trente deux ans de service.

Plus de trois décennies à subir ces regards qui ne vous regardent pas, ces regards qui vous traversent pour mieux vous signifier la transparence de votre chair, la transparence de votre être.
Trente deux années à supporter ces mouvements autoritaires du menton, ces mimiques agacées, ces soupirs incisifs qui sanctionnent la petitesse de vos propos, l'insignifiance de vos arguments.
L'inexistence de votre existence.
Trois cents quatre vingt quatre mois de jurons étouffés, d'insultes ravalées, de frustrations digérées, de larmes froides étouffées dans les replis de l'oreiller fripé.
Mille sept cents soixante huit semaines à endurer ce ton arrogant, cette fausse complaisance qui n'a pour autre but que de vous manifester le privilège qu'on vous accorde de pouvoir respirer l'oxygène de leur territoire, de fouler le sol de leur domaine.
De faire une incursion dans ce monde qui n'est pas le vôtre.
Onze mille six cents quatre vingt huit jours à faire visiter des plateaux de bureaux aux plus grands trous du cul du pays.

Mais, aujourd'hui, c'est mon dernier jour.
Et mon dernier trou du cul.
Justement, le voilà qui débarque.
Mercedes noire surchargée d'antennes.
Il sort et se met à mâchouiller la branche de ses Ray Ban en regardant la tour.
Le vrai.
Costume Boss, cravate Hermès, pompes italiennes.
Je vais à sa rencontre en voûtant le dos, obséquieux, soumis, servile, dégoulinant de bienveillance.
Ne jamais leur adresser la parole. C'est une marque d'irrespect. Attendre l'initiative.
Il regarde vaguement un point quelque part au-dessus de moi et m'apostrophe.
- Vous êtes de l'agence Tofimmo ?
- Oui, Monsieur, Freddy Tordeur, pour vous servir.

Je m'en fous. C'est mon dernier jour.

La tour, enfin ce qu'il y en a pour l'instant, un squelette de béton, s'appellera Business Paradise.

Business Paradise.
Ça me fait hurler de rire.
Vingt-huit étages de béton et de verre inhumain.
Et ce con a rêvé d'occuper le vingt-huitième étage.
Pour dominer Bruxelles, épater ses maîtresses, rendre jaloux ses concurrents et flatter son ego.

- On y va ?
- Oui, Monsieur. Comme je vous l'ai dit au téléphone, il n'y a pas encore d'ascenseur.

Il me dévisage comme si je venais d'insulter son arbre généalogique au grand complet.
- Ça ira.
Le léger ricanement ne m'a pas échappé.
Grosso modo, ça veut dire qu'il est en parfaite condition physique. Tennis, golf, fitness, chasse, ou je ne sais quoi, mon dernier trou du cul est en parfaite condition physique.
La preuve, le voilà qui trace dans l'escalier.
Comme un gamin.
Il veut me prendre trois étages à l'arrivée.
Je m'en fous, ducon, cours si ça t'amuse.

Il m'a pris cinq étages.
Il se pavane sur le plateau. Un léger vent bouscule sa permanente. Il trottine à gauche, à droite, comme un chien qui cherche à se soulager. Il imagine où sera son bureau. Celui de sa secrétaire. Celui de son bras droit.
Il me regarde, triomphant.
- Ça m'a l'air pas mal, tout ça.
Je sais qu'il n'abordera pas la question du prix.
Pas avec moi.
Il demandera à parler à mon patron.
Et quand mon patron lui annoncera le prix, il fera comme s'il s'agissait d'un infime détail à rajouter au dossier.
De vrais pigeons.

Il va dans le coin Sud.
Le mieux exposé.
Il désigne le sol d'un geste pédant.
- C'est quoi, ceci ?
- Un ascenseur de Direction. Avec un code.
Mon dernier trou du cul se penche vers la cage de son futur ascenseur personnel.

Ça me prend comme ça.
Je lui balance un grand coup de pied dans le cul.
Il tente d'abord de reprendre l'équilibre. Puis lentement, je le vois disparaître dans le gouffre.
Le cri est long.
Un long A plutôt monocorde, un peu plus aigu vers la fin.
Puis, un grand bruit.
Et plus rien.
À mon tour je me penche.
Vingt huit étages, ça ne pardonne pas.

Trente deux ans que j'attends ça.

Je mets mes mains en porte-voix et beugle dans l'abîme.
- Petit con.


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