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Des nouvelles…


Textes librement déposés ou issus des concours de nouvelles organisés sur le forum du site.


Concours n°3 - L'Inconnu au Piano



La troisième joute se rattachait à une "idée de base" imposée, autant qu'inspiratrice :
En Angleterre, un homme a été retouvé au petit matin, nu, errant à travers la ville. Il ne parle pas, on ne sait rien de lui. Aucun avis de disparition ne lui correspond. Il a été recueilli par les services sociaux. L'enquête est au point mort, jusqu'au jour où l'homme dessine un piano sur une feuille blanche. On l'installe devant un clavier et dès lors, il se met à jouer comme un virtuose des airs qui semblent de sa composition. Il noircit depuis des pages de partitions à longueur de journée. Les grands orchestres sont informés, mais rien n'y fait : toujours aucun indice...


André Toutou - Une Seconde Chance pour les Morts



— Alors ? Du nouveau ?
— Non. Il reste là, à jouer des heures entières sans dire un mot.
— Il n'a toujours pas parlé ?
— Pas un mot depuis qu'on l'a recueilli sur cette plage...
— Pas un mot depuis trois semaines !.. Il a utilisé le bloc ?
— Non, rien à part le piano qu'il a dessiné. D'ailleurs, il ne semble rien comprendre de ce qu'on lui dit. Autant parler à un mur... Désespérant.

À cet instant, l'homme cessa de jouer pour se passer la main dans ses longs cheveux blonds. Il regarda vaguement la porte derrière laquelle les deux médecins l'observaient. Ses yeux fixèrent à nouveau les touches et ses doigts s'activèrent.

* * *

Philippe 1er, ex-roi de France, se passa les mains dans ses longs cheveux blonds puis se remit à marcher. D'un pas indifférent, il se rendit , comme tous les jours depuis une éternité dans la grande salle des souverains du XIème siècle, prendre sa place entre un Khan mongol et un chef de tribu zoulou avec lesquels il conversa un peu. Son service allait commencer. Trois rangées devant lui, il pouvait apercevoir Guillaume le Conquérant, consciencieusement penché sur son travail. S'il se retournait, le fils du Conquérant, Guillaume le Roux, lui faisait face. Les travées comportaient autant de place que de jours dans l'année. Ses principales relations terrestres, ses deux épouses, étaient dans d'autres salles, immenses et identiques, reléguées à une autre aile du bâtiment, intitulées : "Personnages politiques, et favoris du XIème siècle" ou "Reines du XIème siècle" ou encore "Maîtresses et concubines du XIème siècle". Leur rendre visite lors des pauses était une véritable épreuve en raison de l'incroyable longueur des couloirs. A plusieurs reprises des revendications avaient été émises en faveur d'une révision de la disposition des salles et de la répartition des individus. Ces doléances avaient reçu de la part de l'Autorité Suprême une péremptoire fin de non-recevoir. Pragmatique, Philippe avait depuis longtemps renoncé à la fréquentation de ses anciens amis pour de nouveaux et proches visages. Il s'était particulièrement lié d'amitié avec un placide calife et un prince toltèque avec lesquels, il s'était senti uni par une communauté de vue et d'esprit. Guère importunés par la besogne, ils s'adonnaient à d'interminables bavasseries sur leurs exploits passés, brocardaient les bûcheurs et commentaient amèrement les écrits qui leur ont été consacrés.

Le service des pensionnaires de l'Au-Delà se résume à deux actions : répondre aux appels des médiums, lire et classer les textes les concernant. Les personnages hyperactifs au cours de leur existence terrestre sont littéralement débordés et la durée des services varie de façon considérable selon les individus. La Bible l'avait annoncé : les premiers seront les derniers et vice-versa. En effet, génies scientifiques, empereurs boulimiques, saintes héroïques, artistes prolifiques et bienfaiteurs universels, sollicités durant les séances de spiritisme, objets de cultes ou sujets de thèses et de controverses, quittent toujours leurs pupitres en queue de peloton.

Cancre des livres d'Histoire, maltraité par les copistes qui n'ont donné des faits qu'un seul son de cloche, Philippe n'a que peu d'ouvrages à consulter et, parmi eux, aucun à sa gloire. St Benoît qui devait veiller au salut de son âme et, partant, à sa renommée posthume, occupait dans la salle des Saints une place en bout de rangée, près des vitraux. Plutôt que de s'acquitter de sa tâche quotidienne, il restait des heures entières à scruter l'éblouissante luminosité céleste.

Mais qu'importe ! Philippe avait postulé pour un bref retour sur terre et, d'après la convocation qu'il tenait dans ses mains, sa demande ne s'était pas égarée dans des montagnes de dossiers. Grâce à la Machine du Retour, il pourrait tenter d'influencer un historien quelconque afin d'œuvrer à sa réhabilitation. Une certaine appréhension s'empara de Philippe. Nerveusement il se passa la main dans les cheveux. Depuis que la Machine avait été confiée au Fils, on avait constaté de tragiques loupés. Ainsi ce pauvre Général Custer que Le Fils avait envoyé par mégarde- et sans doute suite à une mauvaise manipulation - dans un bled perdu nommé Roswell. Le Voyage avait été si rapide, si mal préparé que le Général était méconnaissable à l'arrivée. On aurait dit un poisson mort, avec ses grands yeux tristes et cette drôle de couleur verdâtre. Muet comme une carpe en plus.

Cela n'avait dissuadé ni les autres candidats au Voyage ni Le Fils de continuer à diriger la Machine du Retour. Comme d'habitude, Le Père avait passé l'éponge. Il fallait que Le Fils se fasse la main, avait-Il déclaré... Et quand Le Père disait quelque chose... Le Fils avait fait des progrès, certes. Mais, on avait eu droit à un triste retour pour le Konprinz Guillaume II, échoué à marée basse à neuf kilomètres de la côte. Il avait été englouti par la marée montante et il n'avait pas été question de miracle pour le sauver. Le gros Amin Dada avait été largué dans la jungle amazonienne au milieu des tribus cannibales et la martyre Blandine, désireuse de revenir sur terre pour le salut de l'âme des pécheurs, s'était retrouvée, comme stagiaire à la Maison Blanche et son comportement en avait dérouté plus d'un... Toutefois, certains en voulaient pour preuve qu'il y avait du mieux dans le fonctionnement de la Machine. Les obséquieux feignaient de s'extasier devant la virtuosité du Fils...

Quand même, tout cela rendait Philippe plutôt nerveux. Mais bon ! Il avait sa convocation, il n'était plus question de faire marche arrière. Il se passa la main dans les cheveux. Tout devrait bien se passer cette fois-ci...

PS. Ce titre est emprunté à Charles Willeford.


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Auteur

Titre

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J'aurais Voulu Etre?

André Toutou

Des Chiffres et la Gamme

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