Choisissez votre syle :  noir  -  sepia  -  clair

Des nouvelles…


Textes librement déposés ou issus des concours de nouvelles organisés sur le forum du site.


Concours n°3 - L'Inconnu au Piano



La troisième joute se rattachait à une "idée de base" imposée, autant qu'inspiratrice :
En Angleterre, un homme a été retouvé au petit matin, nu, errant à travers la ville. Il ne parle pas, on ne sait rien de lui. Aucun avis de disparition ne lui correspond. Il a été recueilli par les services sociaux. L'enquête est au point mort, jusqu'au jour où l'homme dessine un piano sur une feuille blanche. On l'installe devant un clavier et dès lors, il se met à jouer comme un virtuose des airs qui semblent de sa composition. Il noircit depuis des pages de partitions à longueur de journée. Les grands orchestres sont informés, mais rien n'y fait : toujours aucun indice...


Stoogie - De mains en mains? de Pianiste



1.
Brent Everett avait dormi sur la plage de Sheppey Island à l'abri d'un ponton. Comme presque tous les soirs depuis quelque temps, il s'était saoulé jusqu'à plus soif avec du mauvais whisky. Car les temps sont durs. A une époque pas si lointaine, c'était le week-end seulement, en homme civilisé, qu'il prenait ses cuites et il retournait sagement chez lui. Enfin quand il y arrivait. Il repensait à Martha qui l'avait mis à la porte. Le sable lui fouettait le visage et l'avait finalement réveillé, la bouche pâteuse et le regard brumeux. Il se dit qu'il allait retenter sa chance auprès de Martha. Il lui promettrait de bien se tenir cette fois-ci. Pas comme les autres fois.
Brent se lève en s'étirant. Il est aux alentours de 7h00. Il se demande ce qu'il va encore foutre de sa journée.
Des bruits de pas le font sursauter. Il se croyait seul sur cette plage. Désorienté, il tourne la tête dans tous les sens et finit par voir à quelques mètres de lui un homme hagard, titubant et portant un sac en bandoulière. Brent s'approche et observe son compagnon d'infortune qui ne semble pas le remarquer. Il n'a pas l'air d'un ivrogne de plus échoué sur la plage.
— Eh, toi, qu'esse-tu fous là ? Tu t'es perdu ? Ah ! Ah !
Pas de réponse.
— T'es somnambule ? T'es sorti encore endormi de ta baraque de bourge ?
Brent le suit, l'apostrophant, le bousculant un peu. Lui met le goulot de sa bouteille sous le nez. Ça dure une dizaine de minutes comme ça. L'homme ne réagit pas, ne prononce pas un mot. Frissonne. Tourne en rond.
—Mais, putain, réponds ! Et c'est quoi ce sac ? Tu me le donnes ?
Le saoulard s'approche un peu plus de l'inconnu :
— Je vais prendre ton sac, hein ? Tu me le passes ?
Il tend sa main. Pas de réaction. Le mec a l'air de vouloir se laisser faire.
Brent tient la bandoulière dans sa main, tire dessus, les yeux dans ceux, vides, de l'inconnu.
— Merci, t'es sympa, mec. Bon, ben, je te laisse.
Il s'éloigne lentement de cet homme étrange, le visage toujours tourné vers lui, guettant la moindre réaction.

2.
— Putain, ça n'a jamais été aussi facile ! Waouh ! Ce mec est grave !
Brent met de la distance entre la plage et lui-même avant de se poser pour voir ce qu'il y a dans le sac. Il retourne le sac et verse le contenu dans une ruelle, adresse nocturne des âmes errantes.
Des partitions de musique, une enveloppe sur laquelle figure une adresse et dans laquelle se trouvent 10000 couronnes tchèques.
Presque déçu, Brent braille :
— Il y a même pas de vraies thunes, là-dedans !
Il se calme, réfléchit à comment il pourrait convertir cet argent en livres sterling. Là, ça urgeait. Fallait qu'il demande absolution à Martha, juste le temps de se laver et de mettre un futal propre. Toujours bien se présenter quand on fait un change à la banque. Mais 10000 couronnes tchèques, ça fait combien ? Il n'en avait pas la moindre foutue idée.
Pour lui, les partitions n'évoquaient rien. Les seuls moments où il s'est approché de la musique dans sa vie, c'est dans les pubs en trinquant au son des Pogues. Mais par contre, le nom de la rue inscrite sur l'enveloppe lui disait vaguement quelque chose. Il se demande quoi faire. Peut-être y faire un petit tour incognito. Juste histoire de voir à qui il pourrait avoir à faire. Brent tergiverse seul et finit par s'endormir par terre, un sac poubelle bombé pour oreiller.

3.
« . Un homme hagard a été retrouvé errant dans les rues du port de Sheerness, dans Sheppey Island. pas encore identifié. n' a pas encore parlé. comportement bizarre. C'était Bob Norton pour Kent News. »
Dans le pub du port, le Dick Turpin's, ça jacte sec sur ce mec. Le silence s'était fait uniquement pour écouter le journal à la radio et avait repris de plus belle aussitôt fini. Entre les collègues pêcheurs qui avaient ramené que dalle dans leurs filets -les temps sont durs- , la femme du patron qui en avait allongé un trop pressant d'un coup de chope sur la tronche, et cette histoire de mec qui dit même pas son nom, il y avait de quoi alimenter les conversations pour au moins un mois.
Brent, au bout du comptoir, se laisse payer à boire en promettant qu'il renverrait l'ascenseur bientôt, il avait un plan du tonnerre pour se faire de l'oseille. Il s'était réveillé un peu plus tôt, la gueule en travers et dans la merde, le ventre en émoi, les muscles endoloris se rappelant à lui.
« D'abord s'en jeter un, on agira ensuite. » Il avait caché le sac volé dans la benne à ordures qui lui avait tenue compagnie pendant sa longue sieste et s'en était allé vers le pub, ignorant tout de ce qui s'était passé pendant la journée. Maintenant assis face au comptoir, la dernière goutte de whisky sur sa langue, il se dit qu'il allait prendre son destin en main, et que ça commençait par jeter un coup d'oeil à l'endroit indiqué sur l'enveloppe de l'inconnu.

4.
L'adresse en question était celle d'un cinéma fermé depuis belle lurette. Brent se rappelait y avoir vu des films quand il était ado. C'est même là qu'il avait peloté Martha pour la première fois. Pourquoi l'inconnu avait-il cette adresse sur lui ? A en croire les affiches jaunies, le dernier film joué était « the Blues Brothers ». Déçu, Brent s'apprête à rebrousser chemin lorsqu'une 206 noire ralentit à son niveau. Une vitre se baisse.
— Vous avez la livraison ? dit un homme brun du côté passager de la voiture.
— Hein ?
— Le sac. Les partitions.
— C'est à moi !
— Tu déconnes ou quoi ?
Courir. Se tirer vite fait. L'argent était à lui à présent. Brent serre un peu plus le sac contre lui. Sa course effrénée est accélérée lorsqu'il entend le moteur de la 206 se rapprocher. Il entend quelques bribes de paroles :
— Faudra dire à Mladeze de mieux choisir ses livreurs !!... Faut le choper !... Le récital de Streka est pour dans deux jours, merde !!
Une portière claque. Des bruits de pas en écho aux siens.
— Mais arrêtes-toi ! On a le reste de l'argent à te filer pour la livraison des partitions.
Brent n'entend plus. Il a bifurqué dans une ruelle qui le mène au port. Heureux de les avoir semé et d'avoir toujours ses couronnes tchèques qui ne lui servent à rien pour l'instant, il ralentit, reprend son souffle. Ah, l'air frais de la mer et de la poiscaille ! Il tâte ses poches et compte ce qui lui reste, en livres sterling bien sûr. Même pas 6 livres. Il fait la grimace. Bah ! Les gars vont bien me payer le coup !

5.
Il est 23 heures passées. Notre ivrogne râle parce qu'il est l'heure de fermer. Il gueule que l'Angleterre est un pays de merde qui interdit de s'amuser à certaines heures, qu'il préférerait traverser la Manche pour qu'on arrête de l'emmerder avec ces foutues lois de fermeture des pubs et que même en Russie, ils boivent quand ils veulent et que de tout façon, le Dick Turpin's servait un whisky dégueu et que.
La mer l'appelait. Les pierres de la plage un peu moins. « Pas de sable, l'Angleterre n'est même pas une île paradisiaque ! ». Mais il n'avait pas d'endroit où crécher. Le ponton de l'autre nuit fera l'affaire.
A quelques mètres de l'endroit élu, trois jeunes fument du shit et boivent de la bière en bouteille de un litre. Ils le voient et l'apostrophent :
— Eh ! Vieux clodo ! Tu veux une taffe ?
— Foutez-moi la paix. rétorque Brent mollement.
— Oh là mais il est pas poli le mec. Nous, on est gentils avec toi. On t'invite et tout et toi, tu nous manques de respect ?
Ils se marrent et se jettent des regards complices.
— On t'as jamais appris qu'il fallait aimer son prochain ? Qu'il fallait partager ? Et toi, mec, t'as rien à faire partager ?
Brent sent tout à coup qu'il est au mauvais endroit au mauvais moment et recule d'un pas.
Trop tard, les jeunes types sont déjà levés et l'encerclent.
— Vas-y, mec, file-moi ton sac. Faut partager, le bon dieu a dit.
— Y a rien d'intéressant dedans.
— Ouais. Tu donnes quand même.

6.

Assis sur un tabouret, Brent attire la pitié des autres clients du Dick Turpin's avec sa gueule salement amochée. On lui demande ce qui lui était arrivé. Mais il ne décroche pas un mot et rumine sa malchance. Il avait essayé de protéger SON sac en se mettant en boule autour. Il avait bouffé des gravillons, crié sous les coups de pied de ses agresseurs mais cela n'avait servi à rien. Ils s'étaient enfuis avec le sac. On le lui avait volé comme lui l'avait fait quelques heures plus tôt. Plus de thunes, plus de rêves. Tiens, Martha aurait peut-être pitié et le reprendrait, pense-t-il.
A la radio, on peut entendre :
« . Le récital du grand pianiste Jana Strake est annulé. Son attaché de presse évoque une très mauvaise grippe. Mais les gens du milieu ont eu tôt fait de rire de cette excuse qu'ils pensent fausse. Strake est depuis longtemps soupçonné de jouer des compositions volées et de s'en attribuer la paternité. »


Les autres textes issus du même concours



Auteur

Titre

Aramis (Isabelle Corlier)

J'aurais Voulu Etre?

André Toutou

Des Chiffres et la Gamme

Une Seconde Chance pour les Morts

Zorro (Paul Colize)

Je me Souviens?

Epsilon

Amnésique

Michalon

Faites de la Musique

Le Cafuron (Jean-Louis Nogaro)

Un Pianiste Peut en Cacher un Autre

Polarnoir (Patrick Galmel)

Penta Tonique

Choisissez votre syle :  noir  -  sepia  -  clair

Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.  - Pour nous contacter : contact@polarnoir.fr