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Des nouvelles…


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Concours n°3 - L'Inconnu au Piano



La troisième joute se rattachait à une "idée de base" imposée, autant qu'inspiratrice :
En Angleterre, un homme a été retouvé au petit matin, nu, errant à travers la ville. Il ne parle pas, on ne sait rien de lui. Aucun avis de disparition ne lui correspond. Il a été recueilli par les services sociaux. L'enquête est au point mort, jusqu'au jour où l'homme dessine un piano sur une feuille blanche. On l'installe devant un clavier et dès lors, il se met à jouer comme un virtuose des airs qui semblent de sa composition. Il noircit depuis des pages de partitions à longueur de journée. Les grands orchestres sont informés, mais rien n'y fait : toujours aucun indice...


Le Cafuron (Jean-Louis Nogaro) - Un Pianiste Peut en Cacher un Autre



Quinze heures, quelque part dans la banlieue nord-est de Londres.

Ah, ce téléphone, encore... Teddy Sedman tendit le bras en direction du combiné. En chemin, sa main croisa ce qui devait être une bouteille de Guinness, d'après le bruit que produisit l'obstacle dans sa chute. Mais il ne s'en soucia point : il ne laissait jamais une bouteille à moitié pleine avant de s'endormir. Il décrocha et se préparait à incendier son interlocuteur, mais la voix le devança. Cette voix, qui dirigeait son existence depuis bientôt trois ans. Cette voix. Celle de Jason l'homme qui le maintenait en vie, selon son bon vouloir Sa vie, Teddy Sedman n'y accordait que peu d'importance, mais pourtant, il y tenait. Allez savoir pourquoi.

— Tu dormais ? J'en étais sûr. Tu as toujours ta radio ?
— Hein ? Pourquoi vous me...
— Tu ne l'as pas vendue pour te payer ta came, j'espère. Avec le pognon que je te file, ça devrait te suffire !
— Non, je l'ai ma radio. Mais pourquoi vous.
— Mets-la en route. FM, sur 102.15... Ça y est, tu y es ?
— Attendez, je tire les rideaux, j'y vois rien... Ça y est.
— Alors ?
— Ben quoi, alors ? C'est joli. Vous me réveillez pour que j'écoute de la musique ?
— Ecoute moi bien, petit con : cette musique est diffusée par les flics. Toutes les heures, ça recommence.
— Ah bon... C'est marrant, ça, que les flics passent de la musique. C'est pas du violon, pourtant !

Sedman partit dans un éclat de rire, vite stoppé par une quinte de toux. Du regard, il embrassa l'unique pièce du meublé. Il devait rester une Guinness quelque part. Il se sentait rassuré. Jason l'appelait pour lui parler de musique. Il ne comprenait pas pourquoi, mais ce ne devait pas être bien grave. Cependant, Jason reprit, coupant net tous ses espoirs.

— Non, justement, ce n'est pas du violon. C'est du piano.
— Ah bon ? Et vous voulez que.
— Cet air que tu entends, c'est celui que répétait Nichols. Un air qu'il venait de composer, et qu'il jouait à longueur de journée.
— C'est bien possible. Mais moi, vous savez, il n'a pas eu le temps de me le jouer ! Et vous savez bien pourquoi !
— Oui, je sais pourquoi. Parce que quand tu l'as vu pour la dernière fois, tu l'as assommé, tu lui as attaché un bloc de béton aux pieds, et tu l'as balancé dans la Tamise. C'est bien comme ça que ça s'est passé, Sedman ?
— Exact, c'est comme ça que ça s'est.
— Alors tu vas m'expliquer comment il est possible que les services sociaux de la ville l'aient récupéré, errant, nu, apparemment amnésique.
— Mais c'est impossible !
— Depuis, ce mec est chez les flics. Il joue cet air à longueur de journée, et les flics espèrent pouvoir l'identifier grâce à ça. D'où les diffusions toutes les heures. Tu saisis, maintenant ?
— Pas vraiment. Mais je vous jure que c'est impo.
— Et moi je te jure que si Nichols retrouve la mémoire et qu'il balance ce qu'il sait, je vais avoir de gros, de très gros problèmes. Qui ne seront rien à côté de ceux que tu vas avoir, toi, Teddy Sedman. Tu saisis, maintenant ?
— Qu'est-ce que je dois faire ?
— Nichols se trouve à Scotland Yard. Ce ne doit pas être bien difficile de le localiser, il joue du piano à longueur de journée. Alors, tu te débrouilles pour qu'avant ce soir, il ne puisse plus jamais ramais raconter quoi que ce soit. Définitivement.
— À Scotland Yard ? Vous ne vous rendez pas compte ?
— C'est ton problème Sedman. Et dis-toi bien que des petits Sedman prêts à tout pour une poignée de billets, il y en plein les docks, le soir, après la tombée de la nuit... Ils se feront une joie de te faire la peau si je le leur demande. Il est quinze heures et des brouettes. Je supporterai encore un peu de musique aux infos à seize, dix-sept et dix-huit heures. Mais après, terminé. A dix-huit heures trente, je serai chez toi, on parlera de tout ça bien tranquillement. Allez, grouille !

La boule qui se formait dans la gorge de Teddy Sedman l'empêcha de répondre. Ce qui tombait bien, car la voix s'était tue, laissant place à un grésillement plus sinistre qu'à l'accoutumée. En gros, il disposait de quatre heures pour entrer dans Scotland Yard, repérer Nichols, et lui mettre une balle dans la tête. Une paille. Mais il fallait mieux s'exécuter, quitte à finir ses jours au cachot, plutôt qu'avoir à faire avec les petites frappes sadiques des docks.

Dix-huit heures quarante-cinq, toujours quelque part dans la banlieue nord-est de Londres.

Teddy Sedman se marrait en montant ses escaliers quatre à quatre. Jason serait sûrement de mauvais poil pour le petit quart d'heure de retard. Mais il ne lui tiendrait certainement pas rigueur de ce petit contre temps, au regard de que lui, Teddy Sedman, le petit camé, venait de réaliser. Tout s'était passé avec une simplicité biblique. Sedman n'avait jamais lu la bible, mais il lui semblait que l'expression collait bien à la situation. Il était allé déposer une plainte pour le vol de ses papiers d'identité, tout bêtement. Là, au cour du système policier le plus puissant du Royaume Uni, il avait pu localiser le pianiste. Jason avait raison, cet enfoiré de Nichols faisait un tel boucan qu'on ne pouvait pas le louper. Et il ne l'avait pas loupé, le plus tranquillement du monde, de la cage d'escalier de l'immeuble d'en face. Il avait vu le corps s'affaisser sur le piano, quand les balles du Magnum l'avaient atteint après avoir pulvérisé les vitres de l'intouchable Scotland Yard. Sedman se marrait encore en poussant la porte de son petit meublé.
Mais la vision qui s'offrit à lui une fois à l'intérieur fit cesser toute forme d'hilarité. Subitement. Il se demanda, en voyant la tête de Jason, à quel moment il avait fait une bourde. Parce qu'il avait forcément fait une bourde quelque part. Sinon, Jason ne serait pas menotté au radiateur, occupé à lui lancer des regards de feu. Sedman exécuta un rapide demi tour, afin de s'engouffrer dans les escaliers et de déguerpir au plus vite. Mais, entre la porte et lui se trouvait, venu d'on ne sait où, un individu braquant dans sa direction un pistolet, et une carte de police.
Sedman recula, les bras en l'air, et se jeta sur son canapé. Pour sûr, il avait commis une bourde à un moment ou un autre. Mais quand ?

— Monsieur Sedman, je vous arrête pour destruction de biens appartenant à la couronne britannique.
— Quoi ?
— Vous m'avez très bien compris. Une fenêtre à double vitrages, ainsi qu'un mannequin en excellent état avant que vous ne jugiez bon de vous en occuper.
— Non, mais ça va pas ? Quel mannequin ?
— Un mannequin servant à l'instruction des recrues. Pour le bouche à bouche et la respiration artificielle.
— Laisse tomber, Sed, lâcha Jason. Laisse tomber, on s'est fait avoir comme des bleus. Ils ont bien retrouvé Nichols. Et tu avais bien fait ton boulot, d'ailleurs. A une exception près.
— Comment, qu'est-ce que j'ai enc...
— Il avait dans ses poches cette foutue partition qu'il venait de créer. Les flics l'ont faite jouer par un pianiste, et ils passaient la cassette en boucle. En attendant qu'on vienne sur place finir le boulot. Tu es venu, tu t'es renseigné, ils t'ont suivi. Ils t'ont vu faire ton carton, t'ont identifié. Et voilà. Ça a l'air de te faire marrer, Sed...
— Ben, j'avais peur que vous soyez fâché. Mais bon, c'est quand même, si je puis me permettre, un peu de votre faute... Enfin, quoi qu'il en soit, Nichols n'a pas pu parler. C'est le principal, non ?

Jason regarda Sedman avec un drôle de regard. Un observateur exercé aurait pu y lire une très forte envie d'étranglement. Pourquoi pas avec de la corde à piano, d'ailleurs...


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