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Des nouvelles…


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Concours n°3 - L'Inconnu au Piano



La troisième joute se rattachait à une "idée de base" imposée, autant qu'inspiratrice :
En Angleterre, un homme a été retouvé au petit matin, nu, errant à travers la ville. Il ne parle pas, on ne sait rien de lui. Aucun avis de disparition ne lui correspond. Il a été recueilli par les services sociaux. L'enquête est au point mort, jusqu'au jour où l'homme dessine un piano sur une feuille blanche. On l'installe devant un clavier et dès lors, il se met à jouer comme un virtuose des airs qui semblent de sa composition. Il noircit depuis des pages de partitions à longueur de journée. Les grands orchestres sont informés, mais rien n'y fait : toujours aucun indice...


Epsilon - Amnésique



"En Angleterre, un homme a été retrouvé au petit matin, nu, errant à travers la ville. Il ne parle pas, on ne sait rien de lui. Aucun avis de disparition ne lui correspond. Il a été recueilli par les services sociaux. L'enquête est au point mort, jusqu'au jour où l'homme dessine un piano sur une feuille blanche. On l'installe devant un clavier et dès lors, il se met à jouer comme un virtuose des airs qui semblent de sa composition. Il noircit depuis des pages de partitions à longueur de journée. Les grands orchestres sont informés, mais rien n'y fait : toujours aucun indice..."

J'éteins la radio. Le type dont ils arrêtent pas de parler, c'est moi. Effectivement je sais plus mon nom, j'ai pas envie de parler. La musique m'apaise. C'est bien le piano. Je sais pas comment j'ai fait pour apprendre. Peut-être un prof qui m'a appris, ou peut-être que je suis, comment dit on déjà... ça alors... ah ! oui! autodidacte. Ouais, c'est ça, autodidacte.
J'aime le piano.
C'est vrai aussi qu'ils m'ont retrouvé tout nu. Je sais plus comment je suis arrivé là. En plein Londres, nu comme un ver sur Tower Bridge. Je me rappelle juste d'un flash blanc, un bruit sourd, puis j'ai ouvert les yeux et j'étais sur ce pont. Tout nu.
Mais maintenant je m'en fiche un peu. Du moment que j'ai mon piano ça va.
D'ailleurs ils m'ont laissé tranquille les services sociaux. Ils m'ont posé plein de questions au début, puis comme je répondais pas ils m'ont mis derrière un piano. Et là j'ai joué, comme ça, comme ça venait... Ils disent virtuose, moi j'trouve pas. J'veux pas parler, alors je joue.
Tiens, y a la dame en blouse bleue qui vient. Elle est gentille elle. Peut-être que je lui parlerais un jour. Mais pas aujourd'hui. Là j'veux faire du piano. Ils sont bien gentils avec leurs grandes chambres, mais le piano il est en bas, dans la salle commune, là où y a tous les fous.
J'vais devoir attendre un peu. Pour le moment il y a les grands criminels qui prennent leur petit déjeuner. La dame me dira quand je pourrais descendre.
En attendant j'essaye de m'imaginer ce que je vais jouer. Je fais danser mes mains sur la table devant moi. Do... encore un do, un si, un la, silence, un sol. L'autre mains fait les accords, sixième et huitième touche, puis cinquième et septième. Faut essayer, écouter ce que ça donne. J'ai tout de même l'impression de l'avoir déjà joué cet air. Si bien que mes doigts se mettent à courir sur la table sans que je ne contrôle plus rien.
La dame en bleu arrive. Je vais enfin pouvoir jouer.
Elle me tient par le bras dans l'escalier qui descend à la grande salle. Les psychopathes sont retournés dans leurs quartiers. Il n'y a que des gars paisibles avec moi. Des paumés, on voit des étoiles dans leurs yeux. Il y en a un qui a l'air gentil. Il écrit tout le temps.
Je m'installe devant le piano, je rehausse le siège, j'installe mes doigts et ils commencent aussitôt leur danse. Le mec gentil commence à écrire en même temps que je joue. Dès que j'arrête, il arrête. Je reprends, il reprend. Je joue vite, il écrit vite. Je joue lentement, il n'écrit presque plus.
Il faudra que je lise ce qu'il fait un jour. Maintenant, même.
Je vais m'installer derrière lui. Je jette un œil distrait par dessus son épaule. C'est étrange, il écrit des histoires. Depuis que j'ai arrêté ma musique il n'écrit plus.
Je le prends par la main, et de l'autre main je saisis sa feuille et son stylo. Je les pose tous les trois sur la table à côté du piano. Comme ça je pourrais voir ce qu'il écrit en même temps que je joue.
Je m'installe sur le tabouret, je pose mes doigts sur les touches. Le gars saisit son stylo et pose la pointe sur la feuille. Je sors une note, au hasard comme d'habitude. Le gars écrit un mot.
Je me concentre pour ne pas réfléchir à ce que je joue. La dame en bleu a suivi mon manège des yeux et semble savoir où je veux en venir. Elle s'approche de nous.
Je commence à jouer, le gars commence à écrire. Au fil des notes, l'histoire prend forme, mon histoire, enfin...
La dame en bleu nous regarde, captivée.
Le morceau dure presque une heure. Le gars écrit quatre pages, recto verso. La dernière note marque le point final à mon histoire. Mon inconscient a parlé. Voyons ce qu'il a dit.

"Mon nom est Louis Léon. Je suis né à Paris en 1973. Mon adresse est 16 rue de la Gaieté à Paris. Je suis de nationalité française. A l'heure où je raconte cette histoire j'ai 32 ans. Je suis dans un centre pour les fous dans la proche périphérie de Londres depuis deux semaines. Je joue du piano tous les jours, j'aime beaucoup ça. Je suis professeur de piano dans un conservatoire d'arrondissement à Paris.
Je suis ici car j'ai perdu la mémoire, et ne parlant pas un mot d'anglais, j'ai du même coup perdu l'usage de la parole.
Je me suis retrouvé à Londres par un coup de malchance inouïe. La dernière fois que je suis sorti de mon appartement rue de la Gaieté, c'était pour acheter des petits pois pour faire un dîner à ma fiancée. Depuis je n'ai revu ni ma fiancée, ni les petits pois, ni même mon appartement. D'ailleurs j'y pense, j'ai oublié de fermer en partant. Les clefs sont sous le paillasson mais la porte est ouverte. Je sais, c'est classique de mettre les clés sous le paillasson, mais on n'y pense jamais quand on les cherche pour cambrioler.
En sortant dans ma rue j'ai senti comme un coup sur ma nuque. Je me suis retourné et je n'ai vu personne. Puis je me suis évanoui, sentant une douleur violente à l'intérieur de mon crâne. Lorsque je me suis réveillé j'étais dans un hôpital, je ne sais où. Des gens s'affairaient autour de moi. Des médecins en blouse blanche. Ils m'ont parlé en anglais, je n'ai rien compris, car comme je l'ai dit plus tôt je ne parle pas un mot d'anglais. Puis ils m'ont administré une forte dose d'anesthésiant et je me suis rendormi.
Plus tard j'ai réalisé pourquoi ils m'avaient parlé dans cette langue. J'avais, en sortant de chez moi, les papiers de mon beau frère dans la poche. Mon beau frère vit en Angleterre depuis quelques années. Il a la nationalité anglaise. Il passe à Paris pour nous voir, ma fiancée et moi, à peu près toutes les deux semaines. La dernière fois il a oublié ses papiers. Fait étonnant, mon beau frère a quelques années de plus que moi, et sur sa photo d'identité, son visage ressemble beaucoup au mien.
Je devais, en sortant de chez moi rapporter ses papiers à son hôtel.
Je me suis donc retrouvé avec une forte dose d'antalgiques dans le sang, complètement inconscient, dans le gaz, incapable de sortir le moindre mot, et encore moins apte à réfléchir.
Dès que je me suis réveillé j'ai cherché à sortir de l'hôpital. Je ne savais plus qui j'étais, j'étais complètement perdu dans une ville que je ne connaissais pas. Il faisait nuit, il y avait de la brume partout. Je suis entré dans un bar et j'ai bu comme un trou. Tout le monde parlait anglais. Mais Whisky ça se dit pareil dans toutes les langues, et les anglais prennent les euros. A la fermeture, le patron m'a jeté dehors à coups de pieds aux fesses. J'ai marché des heures durant et j'ai fini par m'effondrer de fatigue sur un banc. J'ai dormi.
Pendant mon sommeil j'ai senti qu'on me retirait mes vêtements, tous mes vêtements. Ces gens poussaient des cris d'ivrognes et rigolaient.
Je me suis réveillé le matin, en plein Londres, sans savoir pourquoi j'étais là, au dessus de la Tamise, sur le pont le plus célèbre de la capitale. il est bien connu que les antalgiques ne font pas bon ménage avec l'alcool : troubles de la mémoire, de l'élocution...
Maintenant je sais pourquoi je suis ici, et je vais rentrer chez moi, embrasser ma fiancée et tabasser mon beau frère, gentiment bien sûr, mais il le mérite un peu.
Sans lui je me serais retrouvé à l'hôpital de la Pitié à Paris, comme tout les gens qui se prennent une tuile sur la tête en sortant de chez eux."

L'histoire se termine ainsi. Ca y est je me souviens de tout. Le flash blanc était tout simplement la lumière de la salle d'opération, et le bruit sourd cette satanée tuile. Ils m'ont rapatrié en Angleterre croyant que j'étais mon beau frère.
Maintenant je rentre.

J'arrive enfin devant chez moi, rue de la gaieté. C'est bien l'Eurostar mais c'est long. Je tape le code de l'interphone... et je sens une douleur aigue sur le haut du crâne.

La vie n'est qu'un éternel recommencement.


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