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Des nouvelles…


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La Loche (Emeric Cloche) - La Bête



— Comment vous expliquer ?

Le flic hausse les épaules.

— Avec des mots.

* * *

Cent pompes avant de déjeuner la tête encore à moitié dans les rêves. Au début c'est dur, surtout le lendemain avec les douleurs partout ; puis ça devient mécanique. Abdominaux, bras, cuisses, dorsaux, épaules, fessiers, obliques, pectoraux. J'enchaîne les séries à la cave. Une heure. Une pause. Une heure. Une pause. Une heure. J'envoie la musique à fond les manettes et je pense à toute ces guerres que j'ai pas faites. Je ne parle pas des nouvelles guerres américaines, tu bombardes d'en haut et puis basta… non… je parle des vraies guerres, 14-18, 39-45, l'Algérie, l'Indochine, le Viet Nam…

Avant, le matin, je me branlais. Me rougissais la bite à plus d'heure devant les jambes écartées, les poses lascives, les filles sur le papier avec leurs chattes pour tout le monde. Puis je suis passé aux photos crades, les mains, les pieds, les godes géants dans le cul, la souffrance sur les visages ; c'est dingue ce que ces filles peuvent s'enfiler. Sur le coup ça excite, mais une fois dégorgé, ça fout la honte. Alors on se dit que c'est la dernière fois, que ça peut pas durer comme ça, qu'on n'est pas un chien. On se sent sale à l'intérieur de la tête et on jure que plus jamais on sera esclave de la bite.

Les images, les films, me suis rendu compte que c'était un cercle vicieux. Le porno appelle le porno. Pas de sortie. Alors la grosse mouche, prisonnière, bourdonne de plus en plus et finit par réveiller la mule. J'ai essayé l'alcool, mais je ne dois pas être comme les autres parce que ça m'a pas réussi. Quand je bois, c'est pire.
Pareil avec le joint.

Mon truc c'est la musculation.

J'ai bien essayé le travail. Le problème c'est que je ne supporte le chef avec sa bouche pleine de mots pour les chiens... Ça me bouffait le bide d'être traité comme ça. Maintenant, avec tous mes muscles, je pense que la hiérarchie se tiendrait à carreau. Et encore, c'est pas sûr, ils inventent toujours des trucs pour qu'on se rentre notre colère dedans. Quand j'ai du fric, je vais à la salle faire les séries avec les machines. On m'en a proposé du boulot là-bas... Films de cul, vigiles, garde du corps… Mais non. Il faut que je trouve mon propre job. Que je bosse pour moi.

* * *

— Ça a commencé comme ça. C'est à cause du boulot que je l'ai rencontrée.

Le flic baille, faudrait qu'il dorme.

— Vous aviez un boulot ?

* * *

— Je peux vous aider, monsieur ?
— Oui.
— …
— Je cherche un boulot.
— Je ne crois pas qu'on embauche à la librairie en ce moment, mais vous pouvez voir ça avec le directeur, on ne sait jamais.
— J' veux pas bosser ici. Je veux un livre qui m'aide à trouver un boulot pour moi.
— Vous cherchez dans quel secteur ?
— …
— Vous avez une idée de ce que vous voulez faire ?
— Un truc sans hiérarchie, bosser pour moi.
— Je vois.

Elle pose son doigt sur un rayonnage, parcours la tranche des livres en penchant un peu la tête, comme ça elle peut lire les titres. Pas vraiment belle, enfin je veux dire pas vraiment foutue pour les magazines. Mais elle a un truc. Pas de gros seins ou le cul en hameçon, non pas ce genre… Mais un truc qui donne envie de la serrer dans les bras, fort.
De lui caresser les cheveux aussi, doucement.
Sûr que ça serait bon.

— Voilà… L'art d'Entreprendre - Guide de la Création d'Entreprise.

Suis rentré illico presto à la maison. J'ai essayé, sauté l'introduction, chapitre un, j'étais enthousiaste, chapitre deux ça blablatait quand même un peu trop, chapitre trois fallait encore prendre un stylo et des feuilles blanches. J'aime bien comprendre, mais pas qu'on m'explique. La lecture des livres techniques c'est pas pour moi, j'ai pas la tête. L'art d'Entreprendre - Guide de la Création d'Entreprise vaut pas tripette. Me suis remis Maigret, celui où il est aux assises. Là, pas besoin de faire un bilan toutes les trois pages. Il manque un peu de muscle Maigret, mais il s'en fout. L'est pas porté baston. Il mange des sandwiches arrosés de bière, il réfléchit en fumant sa pipe et il trouve. Il a du ventre, c'est un fin psychologue. C'est les seuls bouquins que je peux lire sans m'emmerder. Y a un stock au grenier, à mon père, mais on n'est pas là pour parler de ça.

Attends, y a aussi les histoires de camions de Georges Arnaud, puis Steinbeck.

Le soir dans mon lit qui grince j'ai des images de la fille de la librairie dans ma tête, comme des diapos. Oubliée la mouche, endormie la mule. Me réveille quand même à quatre heures du matin. Me passe la tête sous l'eau froide dans la salle de bain. Écoute le robinet qui plic, le robinet qui ploc. Regarde les taches noires sur le miroir, derrière la vitre, puis moi, froissé, mais beau comme dans un film. Un peu décoiffé à cause de l'oreiller. J'ondule des pectoraux, trois fois, contracte les biceps un peu. Me demande si on peut muscler les paupières pour empêcher les yeux de s'ouvrir.

* * *

— Vous êtes retourné la voir.

C'est loin un bureau de flic, on a l'impression d'être loin, très loin de la maison.

— Oui.

* * *

— Non, je l'ai aussi.
— Et Maigret en Meublé.

Je consulte ma liste, ça fait la troisième fois, j'aurais du les classer par ordre alphabétique.

— Je l'ai.
— Vous les avez tous !
— Possible.
— Bon après Simenon, il n'a pas fait que des Maigret…
— Le reste ça me gonfle, trop technique.
— …
— Bon j'aime bien Georges Arnaud aussi.
Le Salaire de la Peur.
— Je l'ai déjà. Lu pleins de fois. Vous avez Steinbeck…
Des Souris et des Hommes ?
— Lu.
Tortilla Flat.
— Lu.
La Perle.
— J'aime pas.
Les Raisins de la Colère.
— Je l'ai, mais c'est trop gros.

Elle fait une drôle de tête la libraire. Je veux pas l'ennuyer alors je prends une valeur sûre.

— Mais vous l'avez déjà.
— C'est pas la même image. Et puis le mien est tout abîmé. Vous l'avez lu ?

Elle sourit et dans sa caboche, je sais bien qu'elle se repasse les images du livre. Puis celle des moments quand elle l'a lu, sa vie avec la ferme, Georges et Lennie. Les livres c'est double rementevent, un pour les mots, un pour les moments où on avait le nez dedans.

— Il y a longtemps, mais je me rappelle… Lennie qui veut toujours du coulis de tomate dans ses haricots.
— Et la ferme, la ferme avec les lapins… Lennie aime bien les lapins, les souris aussi.
— Et les femmes.
— À la fin, je pleure.

Pourquoi je lui dis ça ? Si c'est malin ou pas, je m'en fous ! Fallait bien que je le dise à quelqu'un que je pleure pour Lennie & Georges, à une qui me plait c'est mieux. À vous parler comme ça, vous allez croire que les filles me font peur ! Z'en faîtes pas, j'ai mon content, ça défile les petites chattes, je baise, croyez moi, les hommes à muscles ont tout un public… et pas forcément celles que l'on croit. Mais avec la libraire, c'est pas pareil.
Déjà, on baise pas.

Elle me regarde et dans sa tête elle se demande ce que ça fait de toucher un gros paquet de muscles comme moi. Comment ça ferait si je posais mes mains sur ses hanches pour la serrer, la faire voler un peu.

* * *

— À partir de là, le monde a basculé, toutes mes pensées d'une manière ou d'une autre me renvoyaient à elle. Vous voyez ce que je veux dire.

Je sais pas trop s'il voit le flic, de temps en temps ses yeux se ferment et il pique un gode. L'aurait bien besoin de se muscler les paupières.

— Ah bon.

* * *

Le soir ça tourne pas rond, du ventre à la tête c'est le bordel alors je fais des séries, des séries à plus d'heures. Abdominaux, bras, cuisses, dorsaux, épaules, fessiers, obliques, pectoraux sous la lumière jaune à la cave. La nuit je sens mes muscles, contraction décontraction et la mouche qui bourdonne. J'en fais trop. À l'ouverture, à la fermeture, je passe devant la librairie. Quand je la croise, son sourire, pschittt la mouche, comme un insecticide. Alors y a plus de papiers gras dans le caniveau, tout est flou et elle trône bien nette au milieu du monde. Je souris avec mon envie de la serrer très fort, mes mains tremblent.

Parfois je rentre dans le magasin.

— Je vais prendre Le Cadavre Sans Tête.
— Mais vous l'avez déjà !
— Il est tout abîmé.

* * *

— Il fallait que je fasse quelque chose !

Le flic me tend une tasse de café.

— C'était devenu obsessionnel ?

* * *

L'inviter au bar, non au restaurant. Choisir l'endroit. Offrir des fleurs. Normalement j'ai pas de problèmes pour aborder les filles, je veux dire pour les mettre dans ma poche. Trois coups d'œil, jouer un peu des épaules… Mais là je sais pas. Faut qu'on m'explique…

— Je cherche un livre.

Elle a souri très fort. J'aime quand elle fait ça.

— Ça tombe bien, y en a plein ici.
— Un livre technique… Un livre technique pour séduire une fille pas comme les autres.

* * *

— Après, je sais pas trop comment s'est arrivé.

Le flic secoue la tête l'air désolé.

— Vous voulez dire que vous ne vous souvenez pas ou que vous ne voulez pas en parler ?

* * *

Je l'ai prise dans mes bras. Me souviens son odeur, le monde qui devient frais. Son corps léger comme une coque vide.

— Sers moi fort, ça fait si longtemps…

Y a eu un craquement, comme une allumette qui se casse en deux, puis elle s'est affaissée, j'ai senti tout son poids, son corps sans tension, pas lourde.

La grosse mouche s'est posée.
M'est avis que c'est une mouche à merde.

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