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« Une demi-heure par jour, c'est le minimum. »
Voilà ce que lui avait administré son toubib, en plus des anti-coagulants, des anti-cholestérol, des anti-profitons-de-la-vie. Trente minutes de marche quotidienne, de trottoirs pluvieux et de pots d'échappement. Trente minutes de crottes de chien. Sur ordonnance. Tout ça parce que son cour donnait des signes alarmants de faiblesse. Pas étonnant : ça faisait longtemps qu'il ne battait plus que par habitude.
« Facile », avait rajouté la blouse blanche. « Quand vous vous rendez à votre travail, il vous suffit de prendre le métro une ou deux stations plus loin, même chose au retour, et vous l'avez votre demi-heure ! »
« Quel travail Ducon ? » C'est ce qu'il avait failli répondre, mais il s'était retenu, comme toujours. Six mois qu'il s'était fait remercier. Cinquante ans, vingt ans de maison, trop vieux, trop cher, au revoir. Dehors, c'était par meutes entières que les jeunes loups affamés attendaient de prendre son boulot, pour le quart de son salaire. Est-ce que le trajet jusqu'à l'ANPE faisait une demi-heure ? C'est à ça qu'il pensait quand le toubib lui avait tendu une main distraite en refermant la porte du cabinet.
Alors il avait marché. D'abord au hasard, dans son quartier.
Puis, l'inspiration manquant, il s'était concocté un petit itinéraire-bis, en s'obligeant consciencieusement à prendre les chemins de traverse : ne pas aller directement du kiosque à journaux à la boulangerie, mais descendre jusqu'au petit square gris-pétrole qui n'avait d'espace-vert que le nom, puis contourner le jardin d'enfants et braver au passage le regard soupçonneux des mères en quête du pédophile manquant à leur palmarès. Car une mère sans pédophile n'est pas une bonne mère.
Après deux ou trois semaines d'un réseau d'itinéraires secondaires à faire pâlir Bison-Futé, il s'était inventé un nouveau jeu. Puisque l'aventure, qui normalement siège au coin de la rue, s'était fait la malle ailleurs, il avait décidé de corser l'affaire lui-même : dorénavant, il suivrait des passants au hasard, compteur à l'appui, jusqu'à totaliser ses trente minutes de rigueur. Si la course s'avérait trop longue, il rebrousserait chemin. Trop courte ? Il se replierait sur un autre passant. Rencontres fortuites, filatures sans justification aucune, mais c'était là que résidait toute la poésie de la chose !
L'idée s'avéra payante : il redécouvrait sur le tard l'instinct de la chasse, sortait à des heures différentes afin de surprendre plus facilement les espèces variées de son parc urbain, et sélectionnait ses proies au gré de son humeur : une jeune adepte du lèche-vitrine pleurant à la vue du prix d'une paire de chaussures, un cadre stressé et plus très jeune mais fermement décidé à rester dynamique, un retraité gentiment promené par son chien.
Tel un bon petit tambour de fanfare, son cour s'adapta peu à peu au rythme de ses promenades et se remit à battre docilement la mesure choisie : valse-hésitation, fox-trot, marche militaire, ballade.
La première fois qu'il la vit, il pistait mollement ce qu'on appelle un jeune couple, c'est-à-dire deux spécimens du sexe opposé, peu importe leur âge, mais qui se connaissent depuis peu et trouvent indispensable de s'arrêter tous les trois pas pour s'embrasser à langue rabattue. Dans ces conditions, une noire égale deux rondes, une demi-heure confine à l'éternité.
C'est le bruit qui attira son attention. Elle claudiquait sous le poids de deux valises pleines à craquer, l'une montée sur roulettes qu'elle traînait à bout de bras, l'autre qu'elle maintenait tant bien que mal contre sa cuisse droite, ce qui lui donnait un déhanché grotesque et douloureux, fort éloigné de l'amble gracieux de la girafe. Le couinement des roulettes résonnait le long des façades grises, emplissant la rue d'un vacarme épouvantable. Mais elle ne l'entendait pas. Elle avançait, claudicante, mais décidée. Il saisit l'aubaine au vol et abandonna sans regret son jeune couple pour se lancer sur la piste des roulettes.
Malheureusement, l'aventure tourna court, et après dix minutes d'une marche tonitruante, la jeune femme lâcha sa deuxième valise pour composer le code d'entrée d'un immeuble modeste. C'est d'un coup de pied conquérant qu'elle ouvrit la porte, pour s'engouffrer tant bien que mal dans l'entrée avec ses deux fardeaux.
Est-ce la frustration du chasseur bredouille qui le fit sortir le lendemain à la même heure ? La persévérance tenace du traqueur à l'affût ? Il préféra attribuer cela au hasard, et se félicita du courage qu'il avait eu de rester enfermé toute la journée pour répondre à des petites annonces. C'est le hasard également qui, fort accommodant, guida ses pas jusqu'à l'immeuble où il l'avait vue disparaître.
Après quelques minutes d'une baguenaude savamment calculée, il fut récompensé. Elle sortit enfin, légère, sans valise, pas même un sac à main, juste ses clés qu'elle enfourna dans la poche de son blouson. Elle remonta la rue à grandes enjambées, et tout naturellement, il cala son pas sur le sien.
Quelques rues plus loin, autre immeuble, autre code, nouvelle disparition. Deux appartements ? C'est alors qu'il les vit émerger de l'entrée : deux grands balèzes engoncés dans des blousons fourrés, portant chacun l'extrémité d'un canapé. Ils avaient à peine posé leur chargement sur le trottoir qu'elle était déjà redescendue, portant cette fois des casiers bourrés de livres. Elle prit la tête du convoi, avec dans les bras un mélange détonant d'amours malheureuses en redingote, de savants fous en montgolfières, d'aviateurs en panne, de serial-killers rivalisant d'inventivité, et à ses trousses une banquette clic-clac, deux déménageurs amateurs, et un chômeur cardiaque.
Il passa toute sa soirée ainsi, à regarder défiler trois étagères murales, deux chaises pliantes, une lampe de chevet à l'abat-jour jauni, une banquette de piano sans piano, et des sourires flous dans des cadres poussiéreux.
Il s'endormit épuisé, et fit des rêves de doubles rideaux et d'aménagement intérieur.
Il lui fallut quelques jours avant de la débusquer à nouveau, à une heure matinale cette fois, celle où la faune se rassemble aux endroits stratégiques pour affronter l'insupportable perspective d'une journée vide d'imprévu. Qu'allait-elle choisir ? Arrêt de bus, bouche de métro ? Elle alluma une cigarette, prit la direction opposée au métro et passa son chemin devant l'arrêt de bus. Il était tombé sur une indépendante, un spécimen isolé qui méprise le confort rassurant du troupeau. Une aventurière.
A plusieurs reprises, il fut sur le point de la perdre : elle marchait comme d'autres conduisent, anticipait les obstacles, déboîtait, allongeait brusquement sa foulée, se rabattait. Non pas qu'elle fût pressée, mais elle ne supportait pas l'entrave. Il lui fallait de l'espace devant, un semblant d'horizon, une échappée. Le dos droit, la nuque légèrement inclinée sous des cheveux épais qu'elle tentait sans succès de glisser derrière une oreille, elle serrait son sac contre sa hanche pour mieux slalomer entre les passants, tandis que sa capuche voletait sur ses épaules au rythme de ses bottines plates martelant le bitume.
Vingt minutes plus tard, sur le boulevard, la porte d'une boutique de prêt-à-porter se referma sur elle dans un jingle de générique de fin. C'était là qu'elle travaillait.
Dans les jours qui suivirent, il nota ses horaires, découvrit qu'elle préférait le Franprix au Champion, apprécia de loin la vulgarité de sa patronne, s'aperçut avec émotion qu'elle aimait les barquettes de carrés aux amandes et qu'elle se nourrissait encore plus mal que lui.
Et qu'est-ce qu'elle fumait ! Jamais un trajet sans une ou deux cigarettes ! Il aimait ça aussi. Encore une petite joie qu'il avait dû abandonner suite aux incantations épouvantées d'une autre blouse blanche, suicidée d'amour trois mois plus tard. L'odeur lui manquait, et parfois il allongeait le pas dangereusement, au risque de la frôler, juste pour le plaisir d'inhaler un peu des bouffées qu'elle laissait derrière elle.
Etait-elle jolie ? Peut-être. Attirante ? Sans doute, pour qui sait mesurer au premier coup d'oeil la fermeté d'une fesse ou le moelleux d'un sein. Quelle importance ? Sa libido était plongée depuis longtemps dans un coma profond qu'aucun Play-Boy n'avait été en mesure d'interrompre. Mort clinique. Ce qui le captivait, c'était son aura. Elle promenait autour d'elle une image voilée qu'il était seul à percevoir, une émanation confuse qu'il ne parvenait pas à déchiffrer et qui agissait sur lui comme sur un aimant.
Elle avait l'allure confiante et déterminée de ceux qui tournent une page, qui tirent un trait et recommencent. Un nouvel appartement, un nouveau quartier, une nouvelle vie rebâtie sur de vieilles valises. Peut-être une nouvelle solitude aussi, mais avec cette promesse indubitable que l'inattendu va se produire, que le monde est résolument devant. C'est ce que clamaient son maintien volontaire, sa démarche souple et cadencée, le sourire intérieur qu'il arrivait parfois à surprendre quand il faisait exprès de la croiser. Ce sourire-là lui rappelait vaguement quelque chose. Peut-être ce jeune homme qui, à peine sorti des études, prenait un verre à la terrasse d'un café, tandis que le soleil glissait lentement sur la foule estivale. Ce jeune homme-là souriait en se racontant des histoires, et s'inventait un futur « lui-même » dans la lumière du soir qui n'en finissait pas. En ce temps-là, la lumière du soir n'en finissait jamais, quelle que soit la saison.
A présent il faisait nuit. On était à l'heure d'hiver. Mais quand elle marchait, il en était sûr, elle se racontait des histoires, des histoires de lendemains.
Peu à peu, il pris ses habitudes. Il s'était trouvé un petit bar-PMU juste en face de sa boutique. Vingt minutes de trajet à l'aller. Il s'y installait près de la vitre en fin d'après-midi, ouvrait un journal et sirotait un café en parcourant les offres d'emplois. Les jours fastes, quand il avait pu cercler au moins deux annonces, il s'offrait une bière. Et il attendait. Il la regardait s'activer dans le magasin, s'empresser auprès des clientes, arranger la vitrine, lire, ou rêver. A sept heures et demie, elle saluait sa patronne, il pliait son journal, et tous deux rentraient d'un pas alerte à la maison. Ensemble. Ou tout comme. Vingt minutes de marche au retour, quarante minutes en tout, largement de quoi réguler son cour et satisfaire le toubib.
De temps en temps, il s'inquiétait qu'elle puisse le remarquer. Récemment, il avait frôlé la catastrophe. Alors qu'elle essayait d'allumer une de ses nombreuses cigarettes, elle s'était arrêtée brutalement et s'était retournée pour s'abriter du vent. Il avait juste eu le temps de stopper net et de se pencher pour faire mine de relacer son mocassin. L'occasion d'avoir honte de l'état désastreux de ses chaussures. Est-ce qu'elle l'avait vu ? Juste avant de baisser la tête, il lui avait semblé qu'elle le regardait. Simple réflexe ? Ou s'était-elle rendu compte de son petit jeu ? Aussitôt sa cigarette allumée, elle avait tourné les talons et repris son allure habituelle.
Comment aurait-elle pu noter sa présence, il était la transparence personnifiée. L'homme invisible. Même l'épicier qu'il fréquentait depuis dix ans continuait de le traiter comme un nouveau client. Certes, ça n'avait pas toujours été comme ça. A une époque, il avait même eu du corps, de l'épaisseur, du volume. Mais au fil du temps, il avait peu à peu perdu toute sa matière. Elle s'était dispersée, volatilisée de rames de métro en plats surgelés Picard, désintégrée entre « Le Maillon Faible » et le four à micro-ondes. Aujourd'hui, il était fin prêt pour la téléportation.
Ce soir-là elle semblait nerveuse. Il l'avait vue faire les cent pas dans le magasin et jeter à plusieurs reprises un oil fébrile à sa montre.
En refermant un peu trop violemment la porte de la boutique, elle laissa échapper son sac à main, et il dut ralentir le pas pour lui donner le temps d'en ramasser le contenu à la hâte. Une fois partie, elle pressa l'allure plus que d'habitude, pestant contre les passants qui lui barraient le chemin. Une soirée spéciale ? Un rendez-vous important ? Il la vit extirper de sa poche son téléphone portable. Le coup de fil fut rapide, à peine quelques secondes, pas vraiment une conversation, plutôt une confirmation. Il peinait à la suivre, mais quand elle eut dépassé le flot incessant du boulevard, elle ralentit l'allure.
Mais voilà qu'elle tourne à gauche brusquement ! Les passants se font plus rares, les boutiques ferment les unes derrière les autres. Il ne l'a encore jamais vue s'aventurer dans ce quartier. Un rendez-vous, maintenant c'est certain. Une nouvelle rencontre sans doute. Des nouveaux amis. Un amant ? Toujours est-il que ce trajet ne lui facilite pas la tâche. Les escaliers sont rudes, la rue mal éclairée, et ses chaussures lui font un mal de chien. En plus elles couinent. Cette sortie va bientôt lui valoir à elle seule deux journées d'exercice quotidien.
Elle s'est retournée en haut des escaliers. Ce n'est pas dans ses habitudes. Et depuis la boutique, elle n'a pas allumé une seule cigarette.
A droite maintenant ! Mais que vient-elle faire dans ce quartier ? Tout le monde sait qu'il n'y traîne plus que quelques clodos égarés sur la butte, c'est le rendez-vous des junkies et dealers de tout poil ! Plus aucun passant. Si elle continue, il va vraiment se faire repérer. Mais il ne peut tout de même pas rebrousser chemin maintenant, et la laisser seule en pleine nuit dans ces ruelles sordides.
Elle disparaît dans l'impasse ! Drôle d'endroit pour un rendez-vous gal.
* * *
Il ne vit pas arriver le premier coup. Une barre de fer qui s'abattit sur son front, ouvrant l'arcade sourcilière, et le fit s'écrouler contre une poubelle. Ce n'est qu'en se relevant qu'il reconnut les deux silhouettes qui fondaient sur lui, les deux balèzes déménageurs de fortune. Le deuxième coup l'atteignit en plein ventre et le plia en deux. Les autres suivirent, coups de poings, coups de pieds, reins, côtes, mâchoire.
Ce fut quand il tomba à genoux qu'il l'entendit. « ça suffit ! Il a compris !». C'était bien sa voix, mais la tension l'avait fait monter d'un cran dans les aigus. Il releva lentement la tête : elle le fixait, debout au fond de l'impasse, ondulante derrière le filet de sang qui lui courait sur les yeux. Pour la première fois, elle le regardait. Mais ce n'était pas le regard qu'il s'était imaginé tandis qu'il marchait derrière elle, et qu'il se racontait à nouveau, sans même s'en apercevoir, des histoires de lendemains à lui. C'était un mélange de colère, de peur, de dégoût. C'était laid.
Alors seulement il sentit la douleur, explosive, fulgurante. Pas celle des coups. La vraie, l'ultime, celle du tambour usé dont la peau trop tendue se déchire. Il tenta une dernière fois de redresser la tête, mais son regard fut arrêté par un détail, une petite tache sous sa semelle, blanche, incongrue, miroitante : l'étiquette du prix qu'il avait oublié d'enlever de ses chaussures neuves. Il sourit, ferma les yeux, et s'écroula.
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