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Eric Miles Williamson Edition poche Edition originale note Eric Miles WILLIAMSON

Bienvenue à Oakland

Traduction (américain) : Alexandre Thiltges

Edition originale : Fayard - Août 2011
Rééditions :
Dernière édition poche : Seuil / Points Roman noir - Mai 2012
Autres éditions :


Le début…


Les dix premières lignes…

Rien ne me rend plus heureux que de vivre dans un trou, et je dois dire que j'ai vécu dans des sacrés trous de merde.
J'ai vécu dans des cabanons de jardin qui puaient l'engrais et la tondeuse à essence, dans des entrepôts de matériaux de construction où j'inhalais des gaz d'échappement à longueur de nuit, dans des box soi-disant aménagés mais qui en fait ne l'étaient pas, avec sol en béton et établis branlants contre les murs, dans des relents de pisse de chat et d'opossums crevés. Ou alors, quand je trouvais où me garer sans avoir à me soucier des flics, des voisins, des commerçants et des veilleurs de nuit, je pionçais à l'arrière de mon break.
Mais là, franchement, je suis le plus heureux des hommes (…)

La fin…


Quatrième de couverture…

États-Unis, de nos jours. T-Bird Murphy, la quarantaine, fils d’immigrés irlandais, se terre dans un box de parking. On le soupçonne d’un crime qu’il n’a peut-être pas commis.
Incarnation du quart-monde occidental, T-Bird écrit sa rage. Un long monologue intérieur, animé par les figures de son passé, qui vient tromper sa solitude et mettre des mots sur la violence de l’exclusion.
T-Bird a grandi dans le ghetto noir et mexicain d’Oakland, une ville industrielle qui rejette les Noirs, les Chicanos et les Blancs pauvres vers les décharges, sur les bords pollués de la baie de San Francisco.
Pour faire mentir le destin, il a sacrifié à la sainte trinité : études, mariage et consommation. Il a fait tous les petits boulots, vécu dans les pires conditions. Mais on n’a jamais voulu voir en lui que l’enfant de ses origines, fauteur de troubles en puissance.
Renvoyé à sa misère et du fond du chaos qui l’a englouti, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté, et la solidarité comme espérance de dignité.


Un avis personnel…


par Patrick Galmel, le 28 août 2011

Certains d'entre vous avez peut-être lu Noir Béton, le précédent roman d'Eric Miles Williamson. Ça a été mon cas et j'avais rendu compte ici même de l'excellente impression que m'avait laissée le livre et l'auteur. Je n'ai pas (encore) eu l'occasion de croiser la route de Gris Oakland, son premier roman paru en France chez Gallimard (dans la collection La Noire), mais lorsque s'est présentée l'opportunité de plonger à nouveau dans son univers et son écriture avec la parution de Bienvenue à Oakland je peux vous assurer que je n'ai pas attendu bien longtemps.

Tout commence comme une grande claque dans la gueule. Comme si celui qui avait écrit ça t'attrapait au collet et te secouait un bon coup pour te faire comprendre à toi — à toi personnellement, tas de bouse ramollie — que ce livre recelait autre chose que des personnages, qu'il s'agissait de vie, de vraie vie, de celle qui laisse des traces — au sens propre comme au figuré.
Car T-Bird Murphy, le narrateur, n'est de fait pas vraiment un personnage de roman (d'ailleurs, on ne peut pas parler ici d'intrigue) ; il se présente comme un témoin, un révélateur, doublé d'un excellent conteur.
T-Bird va TE raconter sa vie. Et si j'emploie sciemment le tutoiement, c'est parce que le lien qui se tisse ici entre le lecteur et le narrateur est de l'ordre de l'intime. Ça ne se fait pas vraiment dans la douceur, plutôt les yeux dans les yeux, histoire de bien se faire comprendre et de marquer l'urgence et la rage qui sous-tendent le discours. Discours est d'ailleurs sans doute un bien grand mot puisque s'il y a bien une cohérence d'ensemble qui se dégage au final — et quelle cohérence ! — le récit se construit de manière chaotique au "hasard" des souvenirs de T-Bird qui s'enchaînent les uns aux autres ; une anecdote en appelant toujours une autre, comme une conversation, ou plutôt un monologue, déversé au coin d'un bar perdu, minable et enfumé, devant une bière pisseuse, avec toute l'intensité du désespoir.

« Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir. »

Le monde de T-Bird, c'est la baie de San Francisco, mais vue du "mauvais" côté, celui d'Oakland, dans la grisaille, loin des lumières de la ville. Ici, les ghettos Noirs font peur, même lorsqu'on y est né. Au hasard des pages, T-Bird retrace son parcours de fils d'immigrés Irlandais, élevé par un père qui n'est pas le sien, abandonné par une mère partie chercher fortune et meilleur parti ailleurs. T-Bird raconte l'Amérique d'en bas, celle des travailleurs qui ne s'en sortent pas avec leurs métiers pénibles, égorgés par les pensions alimentaires, et qui se retrouvent au bar pour échanger leurs désespoirs devant un mauvais whisky. Et si la lutte de classe n'a plus bonne presse, qu'on nous rabâche qu'elle n'existe plus, T-Bird nous rappelle que les classes, elles, perdurent.
Reste que dans cette misère crasse, la solidarité existe bien et que c'est sans doute elle qui au final fait la saveur exceptionnelle de ce monde vivant, infiniment vivant. T-Bird a connu une vie "normale", a possédé une maison, a exercé un métier décent, s'est marié, mais c'est au fin fond d'Oakland qu'il est revenu pour se sentir en vie. Eric Miles Williamson écrit des pages magnifiques à ce sujet :

« J'aimerai savoir si le manque de courage est une invention de ton cru et propre au gars de ta génération, ou s'il est mon destin, un destin auquel, pour mon bien, je ferais mieux de ne pas tenter d'échapper, un héritage qu'il me faut comprendre, et par conséquent accepter et dorloter comme un enfant débile, le mien. »

Il n'est jamais question de misérabilisme dans Bienvenue à Oakland, et si l'auteur décrit d'une certaine manière l'envers du rêve américain, il rappelle constamment le choix de T-Bird, son aspiration à rester proche de la vitalité incarnée par ses voisins, ses amis, ses collègues.
Et puis il y a la musique, qui permet de surmonter les "interdits" raciaux, comme une échappatoire, un subterfuge universel pour masquer la dure réalité ou l'habiller de mille feux. T-Bird joue de la trompette… et parfois du jazz.

« Avec le jazz (…), suffit de suivre la pulsation qui te bat dans les couilles, tes fluides circulent et t'as ce truc en toi, ce truc que tu ne ressens pas tant que tu ne joues pas, mais que tu captes dès que tut te mets à jouer, et que tu laisses échapper dans le bar. Jouer du jazz, c'est comme être bourré au dernier degré et baratiner sa nana préférée pour la convaincre qu'on est vraiment sexy… et y arriver ! »

« La Mission d'un musicien consiste à supprimer le bruit des hommes. À faire oublier le bruit des hommes en le remplaçant par un autre plus éloquent. »

Enfin, puisque T-Bird et son créateur se ressemblent au point de parfois ne faire plus qu'un, il sera aussi question de littérature, toujours sur le même ton :

« Ce dont on a besoin, c'est d'une littérature imparfaite, d'une littérature qui ne tente pas de donner de l'ordre au chaos de l'existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l'anarchie, apporte de l'anarchie, qui encourage nourrit et révèle le folie qu'est véritablement l'existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n'a pas d'assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n'avait pas de quoi se payer une bonne équipe d'avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noir d'Oakland. »

Tout est dit, ou presque :

« (…) il y a peut-être au fond, en moi, un truc qui tourne vraiment rond, un truc pur et transcendantal fait pour voir et pour ressentir la douleur du monde, pour ingurgiter et digérer cette horreur brute, et la transformer en une chose belle et cristalline, comme si je pouvais réduire des ordures en sublimes pierres précieuses. »

C'est T-Bird qui s'interroge, et c'est Eric Miles Williamson qui lui répond sous la forme d'un admirable roman noir qui, tout en bousculant les codes, s'inscrit sans hésiter dans le Panthéon du genre.
Ecrit avec style, la plume trempée dans les tripes, Bienvenue à Oakland est un roman d'une incroyable puissance qui fera paraître bien insipides nombre de vos lectures.

   


Vous avez aimé…


Quelques pistes à explorer, ou pas...

Noir Béton, bien sûr, du même auteur, et sûrement Gris Oakalnd (mais pour ce dernier, je vous en reparlerai prochainement ; il est en bonne place dans ma liste d'incontournables à lire).
Dans son roman, Eric Miles Williamson cite quelques auteurs. Parmi eux : John Steinbeck et Jack London, mais aussi Sinclair Lewis et Theodore Dreiser, dont le roman Sister Carrie (publié en 1900 !) est sans doute à découvrir.


Du même auteur…


Bibliographie non exhaustive... Seuls sont indiqués ici les ouvrages chroniqués sur le site.


Noir Béton

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